Il y a, au commencement, un corps. Un corps immense, dilaté, disproportionné, une montagne de chair enténébrée. Jacques Cauda le brosse dans une encre charbonneuse, comme on crache une vision sur la toile. Voici Le Gros, monstrueux, archétypal, debout dans son obésité d’ogre, les mains posées sur un ventre où pulse l’écho des ténèbres. Ce corps, à lui seul, pèse autant que mille nuits d’horreur. Il est le seuil, il est la caverne.
Mais l’image seule, déjà, ne suffit pas. Il fallait le poème pour faire chanter l’ombre, pour déplier l’insoutenable en un souffle halluciné. Et c’est là que Cauda se fait chaman des abîmes ? : il lève un chant barbare, une litanie sale, traversée d’incestes, d’égorgements, de mutilations, d’orgies carnivores — mais jamais pour le simple frisson du sang. Il y a dans cette horreur quelque chose d’autre, d’infiniment plus ancien, plus sacré ? : le rite.
Le Gros ne se réveille pas, murmure le poème, comme si déjà sa pesanteur relevait du mythe. Il dort bercé par la lyre d’Apollon, il dort ivre de sa propre démesure, ivre de sa plénitude — et ce sommeil, pourtant, n’est pas paix ? : il est l’attente d’un sacrifice. L’image se tend, se charge. On sait que quelque chose va basculer.
Puis vient le réveil, et la langue bascule elle aussi. Elle glisse, fracassée, dans l’obscène, elle trempe ses doigts dans la suie du mal. Les mots énumèrent, s’acharnent, crient. Femmes, enfants, chiens, oiseaux ? : tous sacrifiés. Tous livrés aux ciseaux, aux flammes, à l’avidité d’un ogre qui se veut cuisinier, alchimiste, transformateur des chairs et des âmes. Mais Cauda ne s’arrête pas là. Il pousse jusqu’au grotesque, jusqu’à l’absurde rituel où l’horreur se cuisine comme une farce, où le sexe et le sang deviennent ingrédients, où l’art de « dresser des plats » mime, dans son sadisme, l’agonie du sacré.
Pourtant, jamais la vulgarité ne gagne tout à fait. Le texte avance, bardé de provocations, mais derrière l’onde putride, il y a cette voix, lucide, consciente de ce qu’elle convoque. Car ce n’est pas ici un simple déballage d’horreurs. C’est une plongée, un miroir noir tendu au lecteur, une descente dans l’archétype du mal à visage humain.
La peinture, elle, reste muette. Elle pose là Le Gros, ce monstre qui, sans mots, nous fixe. Nous croyons voir une carcasse énorme, fatiguée, ballottée par ses propres pulsions. Mais dans les mots, c’est tout un théâtre sacrilège qui s’ouvre, et la figure grossière devient symbole. Le Gros, c’est l’homme-orifice, l’homme-couteau, l’homme-sacrifice. C’est celui qui concentre en lui le désastre des chairs, l’aveuglement des appétits, l’ivresse cruelle du pouvoir.
Jacques Cauda joue au bord du précipice, mais il le fait avec l’intelligence du peintre-poète. Il refuse de nous épargner. Il nous tend un miroir où notre propre humanité s’effrite, se liquéfie dans les vapeurs du cauchemar. Mais il y a, dans cette fange, quelque chose qui nous retient. Comme une lumière absurde, comme une beauté maudite.
Car au fond, sous la graisse, sous les outrages, sous les rites sanglants, il reste l’inexorable — ce quelque chose de la condition humaine qui, toujours, nous regarde dormir.
Le Gros par Catherine Andrieu
Il y a, au commencement, un corps. Un corps immense, dilaté, disproportionné, une montagne de chair enténébrée. Jacques Cauda le brosse dans une encre charbonneuse, comme on crache une vision sur la toile. Voici Le Gros, monstrueux, archétypal, debout dans son obésité d’ogre, les mains posées sur un ventre où pulse l’écho des ténèbres. Ce corps, à lui seul, pèse autant que mille nuits d’horreur. Il est le seuil, il est la caverne.
Mais l’image seule, déjà, ne suffit pas. Il fallait le poème pour faire chanter l’ombre, pour déplier l’insoutenable en un souffle halluciné. Et c’est là que Cauda se fait chaman des abîmes ? : il lève un chant barbare, une litanie sale, traversée d’incestes, d’égorgements, de mutilations, d’orgies carnivores — mais jamais pour le simple frisson du sang. Il y a dans cette horreur quelque chose d’autre, d’infiniment plus ancien, plus sacré ? : le rite.
Le Gros ne se réveille pas, murmure le poème, comme si déjà sa pesanteur relevait du mythe. Il dort bercé par la lyre d’Apollon, il dort ivre de sa propre démesure, ivre de sa plénitude — et ce sommeil, pourtant, n’est pas paix ? : il est l’attente d’un sacrifice. L’image se tend, se charge. On sait que quelque chose va basculer.
Puis vient le réveil, et la langue bascule elle aussi. Elle glisse, fracassée, dans l’obscène, elle trempe ses doigts dans la suie du mal. Les mots énumèrent, s’acharnent, crient. Femmes, enfants, chiens, oiseaux ? : tous sacrifiés. Tous livrés aux ciseaux, aux flammes, à l’avidité d’un ogre qui se veut cuisinier, alchimiste, transformateur des chairs et des âmes. Mais Cauda ne s’arrête pas là. Il pousse jusqu’au grotesque, jusqu’à l’absurde rituel où l’horreur se cuisine comme une farce, où le sexe et le sang deviennent ingrédients, où l’art de « dresser des plats » mime, dans son sadisme, l’agonie du sacré.
Pourtant, jamais la vulgarité ne gagne tout à fait. Le texte avance, bardé de provocations, mais derrière l’onde putride, il y a cette voix, lucide, consciente de ce qu’elle convoque. Car ce n’est pas ici un simple déballage d’horreurs. C’est une plongée, un miroir noir tendu au lecteur, une descente dans l’archétype du mal à visage humain.
La peinture, elle, reste muette. Elle pose là Le Gros, ce monstre qui, sans mots, nous fixe. Nous croyons voir une carcasse énorme, fatiguée, ballottée par ses propres pulsions. Mais dans les mots, c’est tout un théâtre sacrilège qui s’ouvre, et la figure grossière devient symbole. Le Gros, c’est l’homme-orifice, l’homme-couteau, l’homme-sacrifice. C’est celui qui concentre en lui le désastre des chairs, l’aveuglement des appétits, l’ivresse cruelle du pouvoir.
Jacques Cauda joue au bord du précipice, mais il le fait avec l’intelligence du peintre-poète. Il refuse de nous épargner. Il nous tend un miroir où notre propre humanité s’effrite, se liquéfie dans les vapeurs du cauchemar. Mais il y a, dans cette fange, quelque chose qui nous retient. Comme une lumière absurde, comme une beauté maudite.
Car au fond, sous la graisse, sous les outrages, sous les rites sanglants, il reste l’inexorable — ce quelque chose de la condition humaine qui, toujours, nous regarde dormir.